La secrétaire hésita un instant avant de se décider à appuyer sur le bouton de l'interphone.
- Monsieur le directeur, il y a là une personne qui prétend avoir rendez-vous avec vous pour déjeuner. Et je n'ai rien sur votre agenda... C'est un Français... Non, il n'a pas voulu me donner son nom.
- Dites-lui que c'est une surprise, dit le visiteur dans un arabe de qualité.
La secrétaire leva la tête.
- Hé, oui, je parle arabe, mademoiselle. Et ceci je le dois à votre directeur. Et c'est un peu grâce à moi si ce monsieur parle et écrit le français.
- Vous avez entendu, monsieur le directeur.
Aucune réponse. La porte venait de s'ouvrir. Et la secrétaire assista à un spectacle qui la laissa sans voix. Son directeur, si réservé par ailleurs... Les deux hommes s'étreignaient comme deux frères qui se croyaient perdus et se retrouvent, mélangeant leurs larmes et leurs rires sans pouvoir prononcer un mot.
- Monsieur avait raison, mademoiselle, dit le directeur au bout de son émotion. Je l'attendais bien pour déjeuner. Voilà vingt-cinq ans que je l'attends tous les jours.
Ils entrèrent dans le bureau où la secrétaire leur servit un café.
- Et ton père ? demanda Rachid.
- Il va bien. Il a vendu la propriété qu'il possédait dans la vallée du Rhône. Il vit à Nice maintenant. Et quand je vais le voir, il n'oublie jamais de me parler de toi. Je crois qu'il t'aimait bien.
Rachid hésita, ne voulant pas gâcher l'instant. Mais il ne put s'empêcher de libérer sa rancœur :
- C'est pour cela qu'il a envoyé les gendarmes à mes trousses, en m'accusant de vol.
- T'accuser de vol ! Mais tu n'y es pas du tout, Rachid. Il ne t'a jamais accusé de vol, et il n'a jamais déposé de plainte contre toi. Tu sais que le commissaire de police de Béja était l'un de ses amis. Il lui a seulement demandé de te retrouver, et de te ramener à la propriété pour que tu y reprennes ta place.
- C'est vrai, Antoine ?
- Rachid, tu sais bien que je ne t'ai jamais raconté d'histoires.
Le Tunisien eut un sourire.
- Tu m'as raconté des centaines d'histoires. Mais tu ne m'as jamais menti ; c'est vrai.
- À ce propos, il y a un mystère que nous n'avons jamais résolu, papa et moi. Comment se fait-il que les gendarmes ne t'aient jamais retrouvé, alors qu'ils t'attendaient au carrefour de Ksar Mesouar, et qu'ils sont même allés enquêter dans ton village. Et je ne parle pas de mes recherches, durant trois ans ?
- Tout simplement parce que je n'ai pas pris cette route, mais celle de Tunis où j'avais un ami, pensionnaire au lycée Carnot. Et c'est à lui que je voulais parler.
- Et tu n'as pas réussi à le voir ?
Rachid eut un geste de la main.
- Le destin en a décidé autrement. Il avait d'autres projets pour moi.
Ils restèrent un instant silencieux.
- J'ai appris que tu avais un fils de quinze ans ; c'est vrai ? demanda Antoine.
- Oui, d'ailleurs tu le verras ce soir, à la maison.
Antoine se leva.
- Tu permets, deux minutes ; j'ai quelque chose pour lui.
Il sortit du bureau, se rendit sur le palier et revint, faisait rouler un vélo qu'il tenait par le guidon. Un bleu azur, avec un changement de vitesses et une pompe pour gonfler les roues.
- Regarde, dit Antoine, il a même une sonnette, pour prévenir les ânes et les chameaux.
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