Camerlo Farrugia n'était pas plus bête qu'un autre. Il avait même hérité de son père de cette forme d'intelligence pratique, bien plus adaptée aux problèmes de l'existence que tout ce que l'on peut apprendre à l'école.
Camerlo Farrugia savait à peine lire et écrire. Mais quelle importance. Personne n'a jamais demandé à un cocher maltais de Bab el-Khadra de réciter les fables de La Fontaine. Par contre, et c'était là l'essentiel, il connaissait Tunis comme la poche de son bleu de travail, la Médina autant les quartiers européens, et pouvait sans hésiter vous conduire dans n'importe quelle ruelle des souks des Tanneurs ou de celui des Parfums.
La veille, Camerlo Farrugia avait mis longtemps à s'endormir. Il y réfléchissait encore en assistant à la première messe du matin, appelée ici " Messe des cochers "
En sortant de l'église du Sacré Cœur, sans doute inspiré par le bon Saint Paul, sa décision était prise.
Le soir même il rendit visite à son cousin Coco Zammit ; un Zammit de la rue Malta Srira, dont le frère " faisait boucherie chevaline " au marché central, à ne pas confondre avec son autre cousin, un Coco Zammit lui aussi, celui qui s'était marié avec la plus jeune des filles Caruana de la rue de Monastir, et qui lui, tenait un éventaire de salaisons au marché de Bab el-Khadra.
Les deux cousins s'étaient assis devant un verre d'anisette accompagné de sa kémia.
- Je suis venu te voir, dit Camerlo Farrugia, parce que tu connais les automobiles aussi bien que moi je connais les chevaux.
- C'est vrai, je n'ai plus rien à apprendre en mécanique. Mais je suis surtout un spécialiste pour les Renault, mais aussi pour les Citroën, et je me débrouille pas mal dans les autres marques, répondit Coco Zammit d'un ton modeste.
Il but une goutte d'anisette avant de demander :
- Pourquoi ta question, tu veux t'acheter une automobile à présent ?
- Iva ! Mais pas pour me promener jusqu'à La Goulette le dimanche, mais pour faire le taxi-bébé.
Coco n'en revenait pas.
- Toi, taxi ?
- Oui, pourquoi ; c'est un miracle à t'entendre ?
- C'est pas un miracle, mais cocher, c'était quand même le métier de ton père, répondit Coco Zammit.
L'argument porta. Camerlo Farrugia se rendait bien compte que sa décision représentait un sacrilège. Une réticence qu'il s'était employé à vaincre depuis que cette idée lui était venue à l'esprit.
- C'est quand même pas de la faute de mon pauvre père si de nos jours les taxis nous mangent la laine sur le dos. Bientôt, à Tunis, il n'y aura plus que les vieux, ceux qui ont peur des automobiles, qui prendront nos karrozzins, dit-il, un ton plus haut.
- Ne t'énerve pas. Je te disais ça sans malice. Alors tu es décidé à faire le taxi, et tu veux que je t'aide si j'ai bien compris ?
Camerlo Farrugia approuva d'un geste de la main.
- Tu sais que je n'ai rien à te refuser. Bon, comment tu vois ton affaire ? demanda Coco Zammit.
- Tu es mécanicien, tu peux peut-être m'apprendre à conduire, et m'expliquer un peu de mécanique en même temps. Pour la licence, je m'en occupe par une connaissance qui est bien placée à la Résidence. Après, tu me trouveras une quatre chevaux, une bonne occasion, et surtout pas trop chère.
- C'est comme si c'était fait, lui dit son cousin en lui servant un autre verre. Et tu verras, tu apprendras vite. Nous, les Maltais, nous avons la voiture dans le sang.
- Une quatre chevaux, c'est après tout qu'un gros attelage, en conclut Camerlo.
Ils prirent ainsi rendez-vous pour le dimanche suivant avant de trinquer à nouveau. La nouvelle méritait bien une troisième tournée.
Camerlo Farrugia avait franchi un premier obstacle. Ne lui restait plus qu'à décider son épouse, fille de cocher, qui elle aussi était née au-dessus de l'une de ces écuries maltaises qui bordaient l'avenue Garros. Pour y parvenir, il eut l'habilité de lui parler de sous, de gros sous. Gracieuse ferma alors les yeux. Elle se vit habillée comme une Métropolitaine, couverte de bijoux comme Mme Bismuth, allant le dimanche en famille déguster un poisson complet à La Goulette. Elle accepta sans trop de réticences.
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