Ainsi, Camerlo Farrugia vendit sa calèche et son cheval et devint propriétaire d'un taxi-bébé.
Jamais, avant cette fameuse nuit, il ne regretta sa décision. L'abondance régnait chez les Farrugia de Bab el-Khadra. Les cochers du quartier éprouvaient de plus en plus de mal à nourrir leur famille et leurs chevaux. Gracieuse Farrugia se pavanait à la messe du dimanche dans des robes qu'elle achetait désormais dans les magasins de la rue de France.
Puis il y eut ce rêve. Et Carmelo, à l'image de bien des habitants du quartier, croyait aux messages contenus dans les rêves.
Son père lui apparut dans son sommeil. Celui-ci, dans sa tenue de cocher, son fouet à la main, portait sur son visage toute la misère du monde.
- Mon fils, qu'as-tu fait ? lui dit-il d'une voix où se lisait sa détresse. Tu as vendu la karrozzin qui appartenait à mon père, qui déjà la tenait du sien. Ton geste aura des conséquences graves, mon fils. Des conséquences dont tu porteras seul la responsabilité.
Ceci étant dit, le père s'éloigna en courbant l'échine. Et Gracieuse, éveillée en sursaut, découvrit son époux à genoux sur le tapis, bras ouverts, suppliant la Madone, les saints du paradis et tous ses morts de lui pardonner son crime.
Ce rêve bouleversa l'existence de Camerlo Farrugia qui, de ce jour, ne vivait plus que dans l'attente de la punition annoncée par son père.
Puis l'événement politique s'emballa. Ce fut ainsi, qu'un beau matin, Camerlo Farrugia et bien d'autres Maltais, accompagnés de Siciliens et de Juifs de Tunis, certains pleurant dans leur mouchoir, d'autres serrant les poings, virent disparaître au loin le port de La Goulette. Ils quittaient le pays où étaient nés leurs ancêtres, laissant derrière eux leur église, leur synagogue et leur cimetière.
En vous promenant à Marseille, quartier de Sainte Marguerite, peut-être pourrez-vous rencontrer Camerlo Farrugia. Si vous lui demandez de vous raconter la fin de son histoire, voici ce qu'il vous dira :
Le nationalisme tunisien, Bourguiba, l'arrivée au pouvoir de Pierre Mendés France, l'indépendance de la Tunisie et le départ des Européens, ne représentèrent que les péripéties de la punition que son père lui avait infligée.
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